Katrin Rougeventre©

Des thés sacrés millénaires

« Tout ce qui pousse en Chine pousse au Sichuan », ce vieil adage populaire témoigne de l’extraordinaire richesse de l’écosystème du Sichuan, un bassin intra-montagneux situé au cœur d’un vaste espace d’interpénétration entre le milieu tempéré et le milieu subtropical humide.

Adossé au Tibet, l’ancien royaume de Shu est le berceau de la civilisation chinoise et l’épicentre de la théiculture. La saison végétative y est quasiment continue avec seulement neuf jours de gelée par an. L’hiver n’existe pratiquement pas et les étés y sont très chauds. Les précipitations, peu abondantes (1 000 mm annuels), y sont compensées par une grande et quasi permanente nébulosité qui convient parfaitement à la théiculture. Le Sichuan se caractérise enfin par une admirable et exceptionnelle mise en valeur des collines qui comptent parfois jusqu’à 50 niveaux de terrasses.

Aux origines de la théiculture

à l'entrée du domaine de Mengdingshan
à l’entrée du domaine de Mengdingshan

Le centre de la province est constitué d’un bassin de grès rouge creusé par quatre fleuves 四川 sichuan (nombre qui a inspiré le nom de la province) et encerclé de toute part par d’imposantes chaînes montagneuses dépassant partout 1 500 mètres. C’est là, dans la fraîcheur de l’altitude, et plus précisément sur les pentes du massif des Sommets brumeux Mengdingshan, que les Chinois auraient mis en culture les tous premiers théiers. Si boire du thé en Chine est une longue habitude de plus de 3 000 ans, à l’époque du royaume de Ba et de Shu (aujourd’hui Chongqing et le bassin de Chengdu), les théiers étaient sauvages. Ce n’est que vers la fin de la dynastie des Han de l’ouest, en 53 av J.-C. que sont ouverts les premiers jardins de thé à partir de variétés endémiques. Les jardins qui portent les plus belles récoltes sont alors réservés à l’Empereur.

Procession de moines bouddhistes
Procession de moines bouddhistes
à Mengdinshan, Sichuan
Le temple Ganlu à Mengdinshan, Sichuan

Chaque année, à l’époque de la Pure clarté, le gouverneur local, paré de ses plus beaux atours, sacrifie aux Dieux. Il demande aux moines de bénir les plants de thé et de cueillir 365 feuilles. Les prières rythment les cueillettes ainsi que le travail des feuilles. Les 365 feuilles constituent le thé sacré, précieusement conservé dans deux flacons d’argent et que l’Empereur réserve aux cultes de ses ancêtres. D’autres cueillettes, mises dans dix-huit autres flacons de fer, forment le thé dit « ordinaire » que la famille impériale consomme au quotidien. Ce rituel, mis en place au VIIe siècle sous les Tang, va se perpétuer de génération en génération, de dynastie en dynastie, jusqu’à la chute des Qing en 1911, faisant des thés de Mengding, des tributs millénaires.

Aujourd’hui encore, les plus grands thés verts du Sichuan viennent de cette région réputée pour son climat pluvieux, brumeux et nuageux, trois conditions indispensables pour produire les crus d’excellence.

Les bourgeons du printemps
Les bourgeons du printemps

Tous les thés endémiques de la région sont considérés comme les meilleurs sous le ciel et portent l’appellation 蒙顶Mengding, Sommets brumeux. Il en existe plusieurs variétés :

le Mengding Ganlu 甘露, « la douce rosée »  ( décrit ci-dessus)

le Mengding Shihua 石花, « les fleurs des rochers » (vendu localement sous le nom de Zhuyeqing) ;

le Mengding Huangya 黄芽, « le bourgeon Jaune » ;

le Mengding Wanchun yinye 万春银叶, « la feuille argentée des dix mille printemps » ;

le Mengding Miya 米芽, « le bourgeon de riz ».

Si le Mengding Huangya 黄芽, le Bourgeon jaune, est un thé jaune, tous les autres thés Mengding sont des thés verts.

Les gens du pays aiment les déguster au verre, en versant une eau bien chaude sur une bonne pincée de feuilles.

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