Thé et céramique : l’histoire d’une conquête

La céramique chinoise évolue sur une longue période qui embrasse plus de quatre mille ans d’histoire et reflète une passion qui n’a d’égale que celle que les chinois partagent pour le thé. Vantée par les poètes qui comparent sa blancheur à la neige et son lustre à celui du jade, la céramique est étroitement liée à la ritualisation du thé et au raffinement de sa préparation ou de sa consommation. Elle vise l’excellence dès son origine et elle suscite très tôt une ferveur qui dépassera les limites de la Chine pour enflammer le monde entier. En Orient autant qu’en Occident, où elle accompagne l’expansion du thé, on tentera d’en percer le mystère pour mieux l’imiter. Et réciproquement, les peuples qui adopteront le thé de par le monde, en créant de nouveaux rites autour de son utilisation, renouvelleront les formes et les motifs de la céramique chinoise.

En Chine, le thé et la céramique suivent un développement parallèle, si bien que les grandes régions théières correspondent approximativement aux régions céramiques : Henan, Zhejiang, Jiangxi, Sichuan pour les meilleures qualités ; Anhui, Jiangsu, Hubei, Fujian et Guangdong pour des qualités estimées alors de second ordre. Avant de devenir une habitude quotidienne, partagée par l’ensemble de la population chinoise, le thé est d’abord une pratique élégante que les nobles et les lettrés exercent comme un art. Les plus grands crus et les très belles porcelaines, qui incarnent un certain élitisme. sont alors associés au luxe et réservés aux classes sociales les plus élevées.

         

bol-tang-glacure-cremeBol en céramique – Dynastie Tang IX-Xe siècles

Toutes les époques, enchaînant différentes techniques et leurs évolutions, montrent l’harmonie et le raffinement d’une production céramique gigantesque dont les formes et les matières reflètent la sensibilité chinoise. Pour les chinois, l’art de la céramique, qu’elle soit porcelaine, Blanc de chine ou Terre violette, rejoint l’art du thé dans un monde de sensations et de poésie, qui évoque l’écho de la nature et son mystère.

De la terre cuite à la fine porcelaine

Depuis les époques les plus reculées, l’ingéniosité des Chinois se manifeste dans la fabrication de fours capables de monter à hautes températures. Cette maîtrise du feu que les européens mirent si longtemps à atteindre, est déterminante dans le développement de la céramique chinoise qui évolue ainsi, de la poterie noire du néolithique, fine et lustrée, à la poterie blanche des Shang (XVIIIe – XIe siècle av J.C.) au grain serré, puis s’affine avec les grès des Han (206 av J.-C. 220 ap. J.-C.) pour accéder au raffinement suprême avec la porcelaine, réalisée pour la première fois sous les Sui (581-618). La transition, de la terre cuite à la fine porcelaine, s’obtient par la qualité de la terre et surtout par la maîtrise des fours. Du degré et de la durée de la cuisson, dépendent la dureté de l’argile et la matière finale. Cuite à une température basse (800 à 1 000°), la terre reste poreuse, avec un corps granuleux et une texture plus ou moins serrée. C’est une terre cuite tao.

Verseuse - Dynastie Tang IX-Xe siècles

Verseuse – Dynastie Tang IX-Xe siècles

Le grès, beaucoup plus lourd et plus solide que la terre cuite, présente un corps brillant à la cassure, d’aspect plus serré. Il est imperméable. On l’obtient par un degré de cuisson plus élevé (1000°- 1200°), par vitrification de l’argile (à haute température, les fondants et la silice contenus dans l’argile, fusionnent).

La porcelaine quant à elle, est un grès tellement vitrifié qu’il en devient translucide. Pour réussir cette transformation qui tient presque de la magie, il faut monter à plus de 1 350° C et surtout travailler avec une argile réfractaire, capable de devenir toute blanche à haute température. Cette matière que les Chinois appellent les « os et la chair » de la porcelaine se compose de kaolin 龄分 « poussière de gaoling » (un feldspath altéré du nom de la colline près de Jingdezhen d’où il est extrait) et de petuntse 白墩子 baidunzi (un autre feldspath, qui fond sous l’action de la chaleur, cimentant les particules de kaolin pour former un corps très dur, semblable au verre).

porcelaines chinoises

La marge entre le grès et la porcelaine est si mince que les chinois les réunissent sous une même terme ci qui désigne aussi bien les ustensiles en grès et en porcelaine que le kaolin, ou encore les fours à porcelaine. En français, le mot porcelaine nous vient de l’italien porcellana en référence à un petit coquillage dont Marco Polo croyait la céramique extraite. Au XIIIe siècle quand l’illustre voyageur s’aventure en Chine, il est frappé par ces objets mystérieux faits d’une matière sonore et brillante comme la nacre, totalement inconnue en Europe. 

Les inventions fondamentales et leurs applications infinies, alimentées par des recherches continuelles, vont s’enrichir, selon les époques, d’influences extérieures ou au contraire exprimer un goût purement chinois. Mais à la fin de la dynastie Tang (618-907), la matière a déjà livré l’essentiel de ses secrets. La progression de l’art de la céramique repose dès lors sur l’évolution des formes et des décors, plus que sur de véritables progrès techniques.

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