Le thé, aux sources de la pensée chinoise

L’histoire du thé s’enracine dans les mythes et légendes qui entremêlent la genèse de la pensée chinoise. Elle suit aussi la route du bouddhisme en Chine et est associée aux illustres sages tels Laozi, Zhuangzi, et Confucius, qui élaborèrent les deux courants philosophiques fondateurs de la civilisation chinoise : le confucianisme et le taoïsme.

Laozi (VIe siècle av. J.-C.), l’auteur supposé du Daodejing 道德经 n’est peut-être qu’une figure légendaire. On ne connaît pratiquement rien de certain sur lui si ce n’est qu’il fut d’abord archiviste et astrologue à la cour des Zhou. Désabusé par la décadence de cette dynastie, il serait parti vers l’Ouest. En franchissant un col de montagne qui mène au mont Kunlun, il fut accueilli par Yin Xi le gardien des lieux qui lui offrit une tasse de thé. Le thé stimula le Maître qui dicta au gardien le recueil d’aphorismes en deux sections et cinq mille caractères : le Daodejing (le Livre de la Voie et de la Vertu. La légende ne le dit pas, mais le gardien Yin Xi dut certainement boire lui aussi un grand nombre de tasses de thé pour noter sans faillir les « cinq mille mots » sous la dictée du Maître !

Confucius, contemporain de Laozi, naquit en 551 av. J.-C, dans le Shandong. Il n’avait pas l’intention de fonder une philosophie, encore moins une religion. Il entendait enseigner un art de vivre, une sagesse s’appuyant sur les traditions de la noblesse, mais plus humaniste et débarrassée des préjugés de la haute aristocratie. Confucius fut le premier à organiser un enseignement privé. Lors de ses entretiens avec ses disciples ou pendant ses cours, il consommait du thé dont il disait : « Le thé tempère l’âme et harmonise l’esprit, dissipe la lassitude et soulage la fatigue, éveille la pensée et empêche la somnolence, allège et rafraîchit le corps et aiguise les perceptions sensorielles. »

sculptures à Emeishan

Emeishan, montagne sacrée

Pour les bouddhistes, le thé aurait été introduit en Chine en 520 av. J.-C, par Bodhidarma, un moine indien. C’est lui qui aurait fondé l’école Chan (zen en japonais). Bodhidarma aurait abandonné son rang social et son héritage pour se consacrer aux enseignements du Bouddha, « le dharma », la vérité, l’ordre cosmique et les principes de l’univers. Alors qu’il entreprenait un long voyage vers la Chine pour y transmettre le Dharma, il fut reçu à la cour de Wudi, l’un des empereurs de la dynastie Liang (502-557). Pourtant fervent bouddhiste, le souverain ne comprit pas son enseignement. Congédié et banni par Wudi, Bodhidarma se retira alors dans une grotte pour méditer. Après trois années face à la paroi de la grotte, il finit par s’endormir. Pour se punir et rester éveillé pendant la méditation, il se coupa les paupières. Là où il les avait jetées se formèrent des racines qui donnèrent le premier théier. Le thé devint ainsi la « plante de l’éveil » que les moines, astreints au jeûne et aux veilles, allaient désormais utiliser pour stimuler leur concentration lors des interminables séances de méditation et de prières.

img_3227-Katrin Rougeventre©

Emeishan, monastère bouddhique

Durant la dynastie Tang et notamment sous le règne de l’empereur Kaiyuan (713-741), l’expansion du bouddhisme contribue à propager la consommation du thé dans tout l’empire. La théine soutient les prières et les longues veillées des moines et des fidèles qui se pressent en pèlerinage sur les monts sacrés. L’habitude de consommer du thé gagne l’ensemble de la population, bouddhiste ou non. L’ouverture de nombreux magasins et maisons de thé se diffuse de la capitale aux provinces. Des marchands ambulants commencent à proposer des infusions un peu partout : il suffit de déposer sa monnaie et de prendre son bol. Dans le même temps, les rituels entourant la préparation du thé vont peu à peu se codifier pour former le 茶道 Chadao, la Voie du Thé. Indissociable du Chan bouddhiste, celle-ci s’inspire à la fois de la philosophie taoïste et de la pensée confucéenne. Elle repose sur la pureté, la quiétude, le respect et le non-agir. Tel un ambassadeur de la paix, le thé apaise les passions et nous ramène vers l’essentiel, à l’origine du Qi, le souffle vital. Il vise la stabilité et l’harmonie.

Katrin Rougeventre©

Bonzesse dans le jardin du monastère

L’évolution de la culture du thé (« culture » dans les deux sens du terme, culturel et cultural) est inséparable de la formation de la pensée chinoise et du développement des religions bouddhiste et taoïste en Chine. Elle s’appuie sur les communautés de moines qui propagèrent en Chine, et au-delà de ses frontières, tout autant le culte religieux que les rituels du thé. Sur les montagnes sacrées de Chine, derrière tous les temples, au pied de chaque monastère, les bonzes ont planté des théiers qu’ils ont entretenus avec patience et ténacité, de siècle en siècle… Ils ont ainsi élaboré et transmis jusqu’à nos jours, non seulement des techniques culturales et des méthodes d’usinage, mais aussi l’art de la dégustation du thé et les rites qui lui sont associés. Inspiré du Chadao, le Chanoyu, la cérémonie du thé japonaise, s’inscrit dans ces traditions chinoises, héritées du patrimoine religieux de l’empire du Milieu et transplantées à partir du XIIe siècle dans l’archipel du Soleil levant.

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