Le Fujian : une zone théière spéciale

C’est de la province du Fujian, large amphithéâtre rocheux ouvert sur la mer de Chine méridionale, que partirent les premières caisses de « Tay », il y a environ 400 ans. Ce « tay », plante chinoise qui devait conquérir la planète entière pour devenir la boisson la plus consommée dans le monde (avec l’eau), c’était le thé !

La province du Fujian couvre 120 000 km2 sur la façade littorale est de la Chine. Longtemps isolée du reste de la Chine par les Monts Wuyi qui culminent à l’ouest, à quelque 2 000 mètres d’altitude, elle tourne le dos au continent et déroule son littoral sur 3 300 km de côtes, face à l’île de Taiwan dont elle n’est séparée que par les 150 km du détroit de Formose.

Adossé à de vieux massifs montagneux entaillés de rivières, le Fujian intérieur forme un ensemble peu élevé mais accidenté, exposé à la mousson et aux typhons. Les précipitations, abondantes (1 200 à 2 000 mm de l’intérieur vers le littoral), sont les mieux réparties de l’espace chinois sur l’année, avec un maximum l’été n’excédant pas 40% du total annuel. Les hivers y sont doux (12°C en moyenne à Fuzhou en janvier) et les étés moins suffocants qu’en Chine centrale    (pas plus de 29°C en moyenne en juillet ).

Katrin Rougeventre©
Collines et théiers

Chaleur, pluies abondantes et bien réparties, sols de pentes acides et bien égouttés, forte densité de population offrant une main d’œuvre importante, précieux massifs forestiers fournissant le bois des emballages, et enfin un magnifique littoral propice au trafic portuaire vers les océans Pacifique et Indien : le Fujian réunit l’ensemble des conditions lui permettant de se hisser sur la plus haute marche du podium chinois du thé. C’est LA grande province chinoise du thé, totalisant avec le Zhejiang voisin le plus grand nombre de jardins célèbres.

La première à s’ouvrir au commerce international, la province assure, jusqu’au cœur du XIXe siècle, la majorité des exportations. Ses fameux crus de Bohea (le nom des Wuyishan dans la langue locale) sont particulièrement célèbres et convoités. A tel point d’ailleurs qu’un certain Robert Fortune, mandaté par la British East India Company, entreprend en 1848 un premier voyage dans toute la région des Bohea, à la recherche des secrets du thé chinois. Il constate que « de toutes les montagnes du Fo-Kien (Fujian), celles de Wou-i-Shan (Wuyishan) sont les plus belles et leurs eaux sont les meilleures du pays. Elles sont hautes et abruptes, entourées d’eau. On dirait qu’elles ont été taillées par les esprits, il ne se peut rien voir de plus étonnant. Depuis les dynasties de Csin (Qin) et de Han jusqu’à aujourd’hui, une longue suite d’ermites et de prêtres des sectes de Tao-Ssé (taoïste) et de Fo (bouddhiste), trop nombreux pour être comptés, y vivent comme les nuages, comme les brins d’herbe de la montagne. Leur principal renom vient cependant de leurs produits, et parmi ces derniers le thé est le plus célèbre. (…). L’arbre à thé est cultivé partout dans ces montagnes, et souvent dans des localités presque inaccessibles, sur des pointes de rochers, sur des pentes à pic. »1

Robert Fortune fera plusieurs expéditions au Fujian et grâce à ses découvertes et aux nombreux camélias qu’il rapportera, les Britanniques réussiront à domestiquer les théiers en Assam, puis à les introduire à Ceylan, mettant ainsi à bas le monopole de la Chine et la primauté mondiale du Fujian.

Katrin Rougeventre©

Les guerres de l’Opium et le formidable développement de la culture du thé dans l’empire britannique des Indes, vont plonger la province dans un long marasme économique. Les habitants abandonneront les plantations, fuyant outre-mer où ils constitueront les fameuses communautés de Huaqiao (les Chinois overseas). Un flot migratoire qui va d’ailleurs se prolonger jusqu’à la naissance de la Chine Populaire, en 1949 et la fermeture des frontières.

Il faudra attendre la fin des années 1980, la nouvelle politique d’ouverture économique et la création des zones économiques spéciales, avec l’afflux massif de capitaux étrangers, pour que le Fujian retrouve sa place au premier plan de la scène mondiale du thé. 

Au Fujian, la théiculture se concentre aujourd’hui comme hier, sur les terroirs de collines répartis autour de trois grands ensembles :

Plantation de Tieguanyin à Xiping –  Katrin Rougeventre©
  • les Wuyishan, au Nord-Ouest, à 650 mètres d’altitude en moyenne : c’est l’univers des thés bleu-vert (connus aussi sous l’appellation « thés des rochers » 武夷岩茶 wuyi yancha) et la région du thé fumé 正山小种 Zhengshan xiaozhong ou Lapsang Souchong ;

  • les jardins du Nord-Est, plus spécialisés dans la production des thés blancs ( région de Zhenghe et Fuding) et des thés rouges (Zhenghe et monts Taimu et Baiyun) ;

  • et enfin, les alentours de Anxi, au Sud, grands terroirs de thés wulong dont le fameux 铁观音 Tieguanyin.

     

Avec une production annuelle de plus de 300 000 tonnes et de nombreux grands crus, déclinés dans toutes les couleurs du thé, le Fujian fournit désormais la plus grande part des exportations chinoises de thé, 85% des wulong et les thés blancs les plus prestigieux : c’est le pays des Dragons noirs et des Pivoines blanches.

Katrin Rougeventre©
Marché de gros de Anxi

 

 

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