Yunnan : « au sud des nuages » , le berceau du théier

   Aux frontières les plus méridionales de la Chine, en contact avec le Vietnam, le Laos et le Myanmar (ou Birmanie), s’étire la province du Yunnan. C’est un peu le bout du monde chinois, un domaine à part, aux paysages d’une grande diversité, sculptés par l’homme ou encore totalement sauvages. C’est là, au cœur de forêts épaisses que poussent les théiers les plus vieux du monde : des dizaines de variétés de Camellia sinensis, certains sauvages, d’autres transitifs ou issus de plantations anciennes.

Le Yunnan* n’a vraiment été incorporé à l’empire Céleste qu’à partir de la dynastie Ming, au milieu du XIVe siècle. Situé entre les hautes terres tibétaines aux plateaux arides et les forêts tropicales de la Chine orientale, il forme un vaste palier intermédiaire entre, à l’ouest, de hautes chaînes pré-himalayennes culminant à 4 000 ou 5 000 mètres d’altitude et, à l’est, un ensemble de plateaux à 2 000 mètres d’altitude.

L’influence de climats très contrastés font du Yunnan un espace particulièrement fertile où l’on recense plus d’espèces végétales d’origine subtropicale, tropicale, tempérée ou froide que n’importe où ailleurs en Chine. Ainsi, sur les 220 variétés de Camellia sinensis répertoriées dans le monde, plus de 200 existent sur le territoire chinois dont un grand nombre se trouve là, au Yunnan, dans le bassin du Mékong. Toutes sont à l’origine des théiers en culture aujourd’hui, dans tous les pays producteurs.

jardin de théiers séculaires
théiers en culture dans la région de Simao

Outre le Camellia sinensis, on trouve également en Chine une trentaine d’autres espèces de théiers, dont 25 n’existent qu’au Yunnan et nulle part ailleurs : des Camellia taliensis par exemple, que dans la région de Dali on utilise pour faire du thé Pu’er, mais encore des Camellia irrawadiensis, des Camellia crassicolumna, des grandibracteata et bien d’autres.

Situé entre l’Inde et l’extrême sud de la Chine, au carrefour des routes migratoires les plus importantes d’Asie, le Yunnan se caractérise par un peuplement pluri-ethnique absolument unique. On compte pas moins de vingt-cinq « minorités nationales », regroupées dans huit préfectures et vingt-huit districts « autonomes ». Le thé est souvent l’affaire de ces minorités, qui détiennent les coutumes et les savoirs anciens et qui font de cette région de la Chine, une mosaïque culturelle absolument fascinante.

Katrin Rougeventre©
flétrissage au soleil
Katrin Rougeventre©
les feuilles sont brassées

Depuis les temps les plus reculés, les populations locales cueillent et transforment les feuilles de leurs théiers. Le thé, à la fois plante médicinale et denrée de première nécessité y a toujours fait l’objet d’un troc important. Des sentiers muletiers et des routes caravanières portent encore les traces des anciennes caravanes qui, jadis, emportaient les précieuses galettes de thé aux confins de l’Empire, vers la Birmanie, le Laos ou le Tibet. Des siècles se sont écoulés depuis l’époque de la route du thé et des chevaux, mais dans les villages tropicaux des Bulang, des Wa ou des Dai, les savoir-faire autour du thé se sont perpétués, de génération en génération.

Katrin Rougeventre©
préparation du thé en bambou

Chaque groupe a développé ses propres techniques de transformation de la feuilles, et ses rites autour de la préparation ou de la consommation du thé. Pour tous, le thé est au centre des festivités et participe aux événements les plus importants de la société, tels les mariages, les funérailles ou les cérémonies religieuses. Outre sa valeur médicinale et ses nombreuses allégations santé, son influence concerne tous les aspects de la vie quotidienne, spirituelle et religieuse.

Berceau incontestable des Camellia, le Yunnan constitue la plus grande réserve génétique du théier au monde dont la biodiversité est désormais farouchement protégée par les communautés scientifiques.

La province apparaît aujourd’hui plus que jamais comme la patrie du thé. Celle d’une époque industrielle où le thé, cueilli et travaillé à la machine, devient poudre ou poussière pour alimenter le marché colossal des sachets. Mais aussi celle des traditions, celle du petit producteur qui récolte et façonne son maocha (un thé vert brut) comme l’ont fait avant lui des milliers de montagnards.

* Yunnan signifie en chinois « au sud des nuages » : les nuages du Sichuan, la province voisine juste au nord.

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