Pu’er : Thé des Frontières ou Galette de Rois ?

L’origine du Pu’er remonte probablement à la dynastie Tang 唐代 (618-907) quand on consommait le thé bouilli et mélangé à des oignons, des légumes, ou des écorces d’orange. Une dizaine de minorités ethniques, relevant de familles linguistiques différentes auraient initié la culture du Camellia sur les pentes des six montagnes anciennes 古六大山 gu liu da shan, dont la liste a évolué au fil des siècles, sûrement par manque de précision dans la localisation et la difficulté de transcrire phonétiquement les noms de ces montagnes. Les récoltes étaient acheminées jusqu’à la ville de Pu’er 普洱市, puis réexportées sous forme de briques et de galettes vers le Tibet et au-delà, via les fameuses et vertigineuses « Routes du thé et des chevaux », les Compresser le thé permettait d’en faciliter l’acheminement. Tous les thés qui transitaient par la ville de Pu’er étaient systématiquement considérés comme du thé Pu’er. D’où l’habitude, aujourd’hui généralisée, de désigner par Pu’er tous les thés noirs et tous les thés compressés.

 

Thés rouges et thés noirs (dont des Pu’er) dans une boutique à Shanghai Katrin Rougeventre©

Jusqu’à la dynastie Ming, il y a près de 400 ans, le thé noir s’appelaient le Bianxiaocha 边销茶 ou « Thé des frontières », probablement parce que ce thé était essentiellement destiné aux populations d’origines culturelles diverses qui peuplaient cette région de l’Asie, de part et d’autre des limites administratives de la Chine. L’usage du thé s’était largement répandu depuis les Tang chez tous les peuples nomades des steppes et chez les montagnards du Tibet. Les galettes de thé alimentaient non seulement un commerce florissant, mais constituaient sous les Song (960-1279), le principal tribut que les empereurs chinois étaient contraints de livrer aux empires caravaniers des marges du territoire pour contenir les menaces pressantes d’incursion. Quand, sous les Ming (1368-1644), la région du Sud-Ouest « au-delà des nuages » est officiellement rattachée à l’empire, les échanges commerciaux s’intensifient, désormais contrôlés par les Chinois. Pendant plusieurs siècles, le Pu’er, devenu tribut de l’empereur chinois, part à la conquête de nouveaux clients, notamment en Asie du Sud-Est, et connaît son âge d’or. Le Pu’er devient un thé d’autant plus précieux, qu’il est apprécié par l’empereur et la cour, et qu’il génère, par son commerce lourdement taxé, d’importants revenus pour l’empire Céleste.

Illustration de la route du thé et des chevaux
Photo Ernest Henry Wilson – Sichuan 1908 Sur la route du thé et des chevaux

Quand, à partir du milieu du XIXe siècle, les Britanniques développent la théiculture à grande échelle dans l’empire des Indes, leurs thés bon marché, issus de rendements élevés, pénètrent au Tibet. Incapable de concurrencer les thés anglais venus de l’Inde, le Pu’er chinois perd peu à peu ses clients, d’abord le Tibet, puis le Laos, le Vietnam, la Thaïlande et le Myanmar, devenus pour la plupart des colonies européennes. Les très anciennes routes commerciales tombent en désuétude, les fermiers et les commerçants se reconvertissent, les thés en briques sombrent dans l’oubli…

Thé noir compressé en galettes comme celles qui servaient autrefois de monnaie d’échange. Katrin Rougeventre©

Il faudra attendre la fin des années 1980, quand les Occidentaux découvrent les galettes de Pu’er via essentiellement Hong Kong et Taiwan, pour que le thé noir refasse une entrée fracassante sur le marché du thé. L’énorme bulle spéculative qui suivit, soutenue par un discours marketing autour des thés de garde et leurs nombreuses allégations santé, provoqua l’explosion du marché et des prix : tout le monde, en Chine et ailleurs, se mit à fabriquer du « thé Pu’er », avec plus ou moins de succès…

Le marché s’est heureusement calmé depuis, et le Pu’er, désormais encadré par une appellation, a retrouvé, en partie (il faut encore faire attention aux contrefaçons), ses qualités et son authenticité, pour notre plus grand plaisir gustatif.

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