En Terre de Pu’er : Jardins primitifs et théiers sauvages

Licang :  théiers centenaires  – Katrin Rougeventre©

Les quatre grandes régions théières du Yunnan sont les terres situées de part et d’autre du Mékong, sur les cours moyen et inférieur du « fleuve turbulent » 澜沧 Lancang, tel qu’on le nomme en chinois (sûrement à cause de ses nombreux précipices et gorges). C’est le domaine des vastes plantations industrielles, nouvellement établies pour fournir au marché de l’exportation les thés de masse. Mais c’est également celui des hautes terres, couvertes de riches forêts de théiers primitifs, encore sauvages ou domestiqués. Deux systèmes agricoles prévalent donc : celui des grandes fermes modernes, aux équipements de pointe et cultivars à rendements élevés, et celui des petits producteurs de montagne, souvent de minorités, Dai, Hani, Bulang, Wa… qui pratiquent une théiculture traditionnelle, respectueuse de l’environnement, à partir de variétés sauvages ou semi-sauvages. Ils possèdent encore les droits d’exploitation des théiers originels, placés depuis quelques années sous « haute protection ».

Les quatre principales régions théières du Yunnan

La région de Pu’er se situant au centre de la zone théière, par convention, les Chinois distinguent donc une aire de production Nord, avec Baoshan et Lincang, d’une aire Sud, composée de Pu’er et du Xishuangbanna. L’altitude, les conditions climatiques, les types de sols et les méthodes culturales, bien différenciés pour chacune de ces régions, apportent aux théiers des caractéristiques spécifiques, qui façonnent le caractère unique de chaque thé produit, qu’il s’agisse de thé noir ou d’autres types de thé. Car en dehors du thé noir Pu’er, grande spécialité provinciale, le Yunnan fournit également des thés rouges, les fameux Dianhong, et quelques thés verts.

Baoshan

C’est la région la plus septentrionale, traversée dans sa partie nord par le Mékong. L’altitude plus élevée que dans les trois autres zones théières, y abaissent les températures, provoquant chez les théiers, des dormances plus longues. Les précipitations sont également moins importantes. Ces caractéristiques climatiques influent sur la qualité des sèves, souvent plus concentrées, et qui donnent aux thés des arômes plus intenses.

Lincang

Les huit districts de cette région dépendent de la ville-préfecture de Lincang. Lincang signifie « adossée au fleuve Cang ». Le Mékong coule en effet juste à l’est de la ville. Réputée pour abriter l’une des plus importantes forêts primitives au monde de théiers sauvages à grandes feuilles, c’est aussi le terroir du Grand Yunnan et l’aire des plantations séculaires. La théiculture, maîtrisée aujourd’hui encore par les minorités Wa et Bulang y serait parmi les plus anciennes : on a d’ailleurs retrouvé à Fengqing, à 2245 m d’altitude, au milieu d’un parc de théiers plusieurs fois centenaires, le plus vieux théier domestiqué au monde, dernier représentant d’un jardin de plus de 3000 ans.

Le roi des théiers, à Fengqing (région de Lincang) . Le plus vieux Camellia domestiqué.

 

Pu’er (Simao)

C’est la principale région de production du thé Pu’er, un terroir exceptionnel sur lequel on peu observer des théiers à tous les stades d’évolution, avec une biodiversité étonnante et une culture diversifiée. Située au point de départ de la Route des chevaux et du thé, Pu’er se trouve également au cœur des traditions culturelles liées au thé Pu’er.

Image plantation de Puer (théiers en culture) + image jardins de théiers anciens

Ici, la théiculture traditionnelle dépend de forêts d’arbres séculaires, appartenant à trois écotypes différents : sauvages, transitifs ou semi-domestiqués, et anciennement cultivés. Les théiers sauvages, de vieux arbres immenses, se concentrent dans tous le bassin du Mékong et plus particulièrement sur les pentes des monts Wuliang et Ailao, entre 1800 et 2600m d’altitude, dans le comté de Zhenyuan, célèbre pour la forêt de Qianjiazhai 千家寨 et son théier sauvage de plus de 2700 ans. Une vingtaine d’autres théiers sauvages, vieux de 500 à 2700 ans, s’épanouissent au sein d’une forêt naturelle, riches de multiples espèces végétales. Ils ont environ 5 m de hauteur pour les plus petits et 45 m pour le spécimen le plus haut, avec un tronc mesurant entre 0,3 m et 1,43m de diamètre. Leurs bourgeons sont verts ou violets.

Le roi des théiers : un arbre de 2700 ans à Zhenyuan

C’est aussi dans la région de Pu’er que l’on a retrouvé des arbres transitifs de plus de 1000 ans comme celui par exemple du village de Bangwei, à 1900 m d’altitude, dans le district de Lancang : avec près de 12 m de haut et un tronc de plus d’un mètre de diamètre, ce théier possède des fleurs et des fruits morphologiquement identiques à ceux d’un Camellia sauvage, mais en revanche ses bourgeons et ses feuilles s’apparentent à ceux des théiers domestiqués. Les scientifiques considèrent qu’il s’agit d’une forme transitive, à mi-chemin dans son évolution entre l’arbre sauvage et l’arbre en culture. Cette découverte fut capitale pour montrer que l’origine, la domestication et le développement de la théiculture et des hybridations se sont bien produits dans le même périmètre géographique, au Yunnan.

Entre 1500 et 2300m d’altitude, sur les sols rouges ou bruns, se concentrent une petite trentaines de forêts théières traditionnelles, où la majorité des Camellia sont de type « domestiqués » et issus de jardins de plus de 100 ans, comme ceux, par exemple, des Monts Jingmai près de Lancang. Dans ces forêts, les théiers âgés de 200 à 800 ans sont des arbres bien droits de 6 à 10 mètres de haut, qui s’épanouissent au milieu d’autres espèces végétales, tels les camphriers ou les osmanthus, que les minorités ethniques en charge des théiers choisissent naturellement pour leur efficacité dans la lutte contre certains insectes, ou pour leurs essences qui peuvent améliorer le parfum des thés. Les arbres plus hauts servent également d’ombrage aux théiers.

Théiers séculaires

Xishuangbanna

C’est la Préfecture autonome Dai, un espace de quelque 25 000 km2 dans lesquels habitent plus d’un million de Dai. Surnommé le pays des Mille rizières, le Xisuangbanna est considéré en Occident comme le haut lieu du Pu’er (alors que les Chinois, nous venons de le voir, dénombrent trois autres grandes régions de Pu’er : Baoshan, Lincang, et Simao) .

« Joyaux sur la couronne du royaume des plantes », cette régoin abrite plus de 5000 espèces végétales et bien sûr, des variétés de théiers aux origines millénaires. Dans les forêts de Mengla par exemple, entre 800 et 1200 m d’altitude poussent de vieux théiers sauvages qui font encore l’objet de récoltes. La petite ville de Yiwu située au cœur de cette érgion était autrefois l’un des points de départ de l’ancienne route caravanière du thé et des chevaux. Ce passage obligé vers le Laos et les autres pays d’Asie du Sud-Est était aussi et surtout le pays des mythiques « six anciennes montagnes à thé » dont les contours et les noms se sont perdus au fil des siècles. Le terme de « montagne de Yiwu » désigne aujourd’hui un ensemble de collines et montagnes autour de Yiwu, et regroupant plusieurs villages et de multiples terroirs à thé dont les plus connus sont Mansa, mahei, Yitan et Manluo.

Bourgeons de théiers sauvages
Infusion de bourgeons de théiers sauvages

L’enjeu actuel pour le Yunnan, réside dans la prise de conscience de la nécessité de préserver l’extraordinaire richesse de ce patrimoine génétique théier, unique au monde.

Il s’agit non seulement de continuer à exploiter des ressources séculaires, en s’appuyant sur les méthodes culturales traditionnelles , celles des différents groupes ethniques, respectueuses de la biodiversité. Mais il faut également développer les nouvelles plantations écologiques modernes en s’inspirant des modèles de management de ces minorités qui privilégient un écosystème forestier à espèces multiples et sur trois strates : arbre-thé-herbe.

Camellia sinensis variété Pu’er , en culture

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