Les objets du thé : du bol à la théière

Si la poterie et les grès remplacent très tôt les récipients de bronze ainsi que les laques et l’argenterie des temps anciens, jusqu’au IIIe siècle l’usage de la céramique se limite encore essentiellement à des objets funéraires. Mais dès l’apparition des grès à couverte feldspathique et des premières porcelaines des Sui et des Tang, les collections de céramiques s’enrichissent de nouvelles familles d’objets, des objets d’usage courant tels que des plats et des vases à vin, et surtout des verseuses et des coupes qui servent indistinctement au vin et au thé. Les accessoires du thé et leurs formes vont dès lors s’adapter aux modes de préparation et évoluer avec le thé, que ce soit en Chine ou à l’extérieur de la Chine, dans tous les pays qui vont adopter cette boisson.

Céramiques époque Tang

Le thé est mentionné en tant que plante cultivée dans des ouvrages historiques aussi anciens que le Livre des Odes ou les Printemps et Automnes rédigés avant notre ère. Et pourtant on sait peu de chose sur les ustensiles utilisés pour sa préparation. Dans quel récipient Shen Nong faisait-il bouillir son eau quand quelques feuilles de thé s’y déposèrent par hasard ? Dans l’Histoire Dynastique des Trois Royaumes, écrite au IIIe siècle, il y a bien quelques références sur la manière de déguster le thé dans l’antiquité, mais c’est 陆羽 Lu Yu vers 780 de notre ère, qui le premier compile dans son Classique du Thé, tous les éléments fondamentaux de ce qui allait devenir l’art du thé.

Le thé des Tang (618-907) est compressé en briquette. Pour le préparer, il faut en couper un morceau, le griller, l’émietter et le faire bouillir dans un large chaudron avec des écorces d’orange, des oignons, du gingembre, de la menthe… On en savoure la décoction dans de larges bols. Sans anses, ces bols sont difficiles à manipuler lorsqu’ils contiennent le liquide brulant. Et c’est pourquoi vers 780, la fille de Cui Ning, gouverneur du Sichuan et grand amateur de thé, imagine une petite assiette, avec au centre, un cercle en creux dont les arêtes retiennent la base du bol. Un artisan laquier la lui fabrique : ils viennent d’inventer la soucoupe !

Dans son Classique du thé, Lu Yu consigne toutes les variétés de thé, la manière de les cueillir et de les infuser, et cite les fours réputés pour la fabrication de leurs bols. Il considère que seuls les grès Yue et Yo de couleur Qing conviennent à la dégustation du thé. C’est la « couleur des choses de la nature » ou encore la « teinte de la verdure des mille monts » qu’en Occident on désigne par le terme céladon, du nom du berger de L’Astrée, célèbre roman du XVIIe siècle, connu pour les rubans vert pâle de ses costumes.

Ces porcelaines de très haute qualité, fabriquées avec les meilleures argiles par l’élite des potiers, sont réservées de façon exclusive aux hautes classes de la société de l’époque et désignées en Chine par le terme de « porcelaine de palais ».

Sous la dynastie des Song (960-1279), l’art de la céramique atteint son apogée : les formes et les décors s’épurent, pour sublimer la beauté de la matière. Dépouillée à l’extrême, la céramique des Song exprime la sensibilité d’une société de lettrés, profondément imprégnés de la philosophie Chan. Avec l’essor urbain, l’habitude de boire du thé et d’organiser des concours de thé se répand un peu partout en Chine et touche toutes les classes de la société. La demande croissante pour les services à thé en porcelaine stimule une production facilitée par les nouvelles techniques d’extraction houillère. Le charbon en effet, simplifie l’allumage des fours, permet d’atteindre des températures élevées et maintient la chaleur.

Ding à Glaçure crème des Song

Ces qualités, en favorisant une réaction chimique complète de la matière argileuse, des vernis et des colorants, marquent une évolution considérable dans les réalisations en porcelaine. Grâce à ce perfectionnement des fours et à un meilleur contrôle des oxydes colorants, les potiers réussissent des tonalités raffinées de gris, verts bleutés, bleus lavande, bruns lustrés mais aussi des blancs purs ou ivoirins tels les Ding , de subtiles porcelaines blanches, emblématiques de cette époque et produites pour l’essentiel dans la province du Hebei.

Les céladons de Longquan

D’autres fours du Nord, et surtout les potiers de Yueyao et de Longquan au Zhejiang, se spécialisent aussi dans la fabrication de monochromes céladons ornés de pivoines, de lotus, de chrysanthèmes ou de vagues, et considérés aujourd’hui comme les plus belles productions des Song.

Sous les Song, partout en Chine, les potiers développent également les céramiques noires avec de magnifiques bols coniques.

Puis, avec la vogue de la poudre de thé qu’on fait mousser dans l’eau chaude à l’aide d’un petit fouet de bambou, les bols se creusent. Plus épais, les jian noirs sont très appréciés des moines qui les utilisent pour leurs cérémonies de thé parce qu’ils subliment la couleur de la « mousse de jade » et gardent l’émulsion bien chaude.

Les japonais découvrent ces bols dans les monastères bouddhiques des monts Tianmu, dans la région de Hangzhou, et les adoptent pour leur chanoyu sous le nom de tenmoku, correspondant à la prononciation japonaise de Tianmu. En 1223, un artisan japonais Kato Shirozaemon s’initie à la fabrication des porcelaines noires au Fujian. A son retour au Japon, il installe son four à Seto, inaugurant l’art du Setomono, « la chose de Seto », un terme aujourd’hui générique pour désigner la poterie, et qui dérive de cette première production. Les brocs et les aiguières deviennent des éléments essentiels de la préparation du thé, utilisés d’abord pour verser l’eau sur la poudre de thé dans le bol, puis de plus en plus souvent, pour infuser le thé en feuilles. Leurs motifs et surtout leurs formes évoluent vers ce qui deviendra bientôt la théière.

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