Les Dragons noirs de Bohea

Le parc de Wuyishan

A l’écart du développement tous azimuts des grandes villes du littoral, la région montagneuse des Wuyishan apparaît comme un lieu enchanteur au décor grandiose. D’une altitude moyenne de 1 100 mètres et culminant à 2 158 mètres, les monts Wuyi 武夷山s’étirent sur une superficie de 100 hectares dans le nord de la province maritime du Fujian. Cette réserve naturelle comprend quatre zones classées depuis 1979 pour leur biodiversité et leurs valeurs culturelles et paysagères : la réserve naturelle nationale de Wuyishan à l’ouest (la plus grande avec ses 56 000 hectares), la zone de protection écologique de la Rivière aux Neuf coudes de 36 000 hectares au centre, la zone panoramique nationale de Wuyishan à l’est et à part, tout à fait au sud, la petite zone (48 hectares) des vestiges de la dynastie Han.

Formidable parc forestier, hérissé de sommets et creusés de gorges, le mont Wuyi propose une intégrité écologique et paysagère tout à fait exceptionnelle, abritant l’une des forêts subtropicales les plus remarquables au monde. On y compte trente-six pics et quatre-vingt-dix-neuf rochers ; sur chacun d’entre eux pousse un thé, les fameux « thés des rochers », les 岩茶 Yancha.

la rivière aux neuf coudes

Chaque Wuyi Yancha porte le nom de son rocher et chaque rocher est connu grâce à son thé. Et ce depuis la dynastie des Tang (618-907) qui a initié dans cette région la culture du théier. On y produisait à l’époque, des thés verts et, jusqu’en 1500, la région fournit à la cour impériale son tribut de galettes de thé vert compressé à la vapeur.

En 1644, lorsque la dynastie mandchoue des Qing remplace celle des Ming sur le trône du Ciel, les ultimes représentants de la famille déchue se réfugient dans le sud de la Chine, et notamment dans le Fujian où dans ils résistent pendant plus de quarante ans, soutenus par l’activité de pirates qui contrôlent le trafic côtier et le commerce avec l’Occident.

Pour venir à bout des rebelles et reprendre la main sur les territoires du sud, les Qing ordonnent l’évacuation massive de toutes les régions côtières, du Shandong au Guangdong. Des villes et des villages entiers sont détruits et les populations forcées à se réfugier à l’intérieur des terres. Les maîtres du thé de la région d’Anxi, dans le sud du Fujian, sont contraints de partir au nord, dans les Wuyishan, emportant avec eux des secrets d’une importance capitale pour le devenir du thé. Ils viennent en effet de découvrir des nouveaux hybrides et les premières techniques d’oxydation qui leur permettront d’élaborer les Wulong, puis les thés rouges. Or le thé de Bohea, celui qui au début du XVIIe siècle traverse les mers pour conquérir l’Occident, est précisément le thé des Wuyishan. Wuyi dans le dialecte local se dit Bohea. Selon le grand historien des sciences et techniques chinoises Joseph Needham (1900-1995), le « black tea » des Britanniques désigne à l’époque les thés des monts Wuyi. Ce sont des thés wulong 乌龙 ou « black dragon » (traduction littérale de 乌龙 wulong – « dragon noir ») qui ne deviendront rouges qu’un peu plus tard, au XVIIIe siècle. Sans doute par habitude, les Britanniques continueront à les désigner comme « black ».

On fabrique aujourd’hui des wulong dans de nombreuses régions en Chine, mais le Fujian, et plus particulièrement la région de Wuyishan, reste l’orfèvre chinois en la matière et le berceau des thés wulong. Réputé pour son extraordinaire biodiversité, le parc des Wuyishan porte des centaines de variétés de théiers dont sont issus d’innombrables grands crus, regroupés sous ce terme de « thés des rochers » 岩茶 Yancha.

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